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English Version
La poésie toxique des moteurs à essence
Le Sac à dos à moteur (2007) de Luc Mattenberger intrigue. A première vue, il semble pouvoir servir à tondre une pelouse, à tailler des haies, à dégager des feuilles mortes, ou, dans un autre registre, à propulser un individu dans les airs tel un apprenti astronaute. Mais aucune de ces actions n’est possible, car ce moteur ne fait pas fonctionner de machines « utiles ». Cependant, ce n’est pas non plus un objet dit « inutile », qui, dans le champ de l’art, pourrait être qualifié simplement de sculpture. En effet, ce moteur deux temps peut tourner, c’est-à-dire produire du bruit, de l’odeur, des taches. Cet engin portatif consomme du carburant et pollue, pour rien, juste pour lui-même. Il s’agit d’un objet écologiquement et politiquement incorrect, qui, d’un point de vue artistique, propose une position aussi dérangeante que radicale sur le statut de la sculpture, de la (non-) performance et de la participation du spectateur.
Le Sac à dos à moteur ne revendique pas la beauté poétique des machines utopiques de Panamarenko, ne propose pas de critique consumériste à la manière des compressions de châssis d’un César et ne concède en rien à la fétichisation glamour des moteurs en bronze de Sylvie Fleury. Son apparence est également très éloignée des voitures utilisées comme constituants d’œuvres par des artistes aussi différents qu’Olaf Breuning, Alain Bublex, Bertrand Lavier, Sarah Lucas, ou encore des chorégraphies de motards conçues par Lori Hertzberger, des installations de motos programmées de Fabien Giraud ou des courses de mini-motos organisées par Sophie Dejode et Bertrand Lacombe. Sac à dos à moteur est une œuvre très directe, même si les éléments qui la constituent sont d’origines hybrides : le moteur de mini moto et les bretelles de débroussailleuse ont été achetées en pièces détachées, la position du pot d’échappement a été modifiée, le réservoir et le support métallique sur lequel sont fixés les différents éléments ont été fabriqués sur mesure. Bien que cet objet de proportion humaine soit présenté éteint et suspendu à un crochet, l’odeur de benzine et les taches de graisse au sol induisent une utilisation épisodique, qui cependant garde sa part de mystère. Une fois le moteur en marche, y a-t’il un danger pour les personnes aux alentours, ou pour le porteur du sac? Et ce dernier est-il un sauveteur potentiel ou, à l’inverse, une bombe humaine en puissance ? Il peut arriver que l’on croise un individu muni du Sac à dos à moteur pétaradant au milieu de la foule. Cette éventualité ne nous apportera toutefois pas toutes les réponses aux questions que cette œuvre peut poser, car la puissance, voire la violence qui lui est inhérente, est avant tout contenue dans l’observation de l’objet « au repos ».
La Disqueuse à essence (2007) évoque également un usage potentiel et l’utilisation d’un carburant polluant. Par contre, cet objet, issu d’un magasin d’outillage sans avoir subi de modification, est inaccessible, du moins dans son état d’exposition, puisqu’il est enfermé dans une caisse en tôle zinguée, ajourée d’une baie vitrée. Sur le côté, un petit instrument métallique, rouge, évoque immédiatement la formule « briser la glace en cas d’urgence », que l’on associe à un geste de sauvetage en cas d’accident. Toutefois, le recours à cet acte d’urgence donnerait accès à une machine puissante normalement utilisée pour couper du métal ou ouvrir une paroi. Cet outil permettrait aussi bien de créer des accès pour sauver des vies, que de scier des barreaux pour s’échapper d’une prison ou encore, dans une situation plus extrême, de semer la terreur, à la manière d’un Jack Nicholson hystérique dans The Shining de Stanley Kubrick.
Le monde de Mattenberger est habité d’objets bizarres, prêts à bondir et à chambouler l’ordre des lieux dans lesquels ils apparaissent. Sur la simple pression d’un démarreur, son Excavatrice (2006) pourrait déchiqueter un parquet au moyen de ses lames acérées. De même, Baignoire à moteur hors bords (2006) peut provoquer, comme son titre l’indique, un remous tonitruant dans une banale baignoire remplie d’une eau imprégnée d’huile. Dans tous les cas, des effluves de pétrole donnent aux lieux où sont présentés ces œuvres un caractère de garage aux antipodes du classique espace dévolu à l’art. Ces objets ne sont toutefois pas autonomes, comme paraît l’être le camion citerne – dont on ne voit jamais le conducteur – dans le film Duel de Steven Speilberg, ou la Plymouth 1957 dans Christine réalisé par John Carpenter. Au contraire, chez Mattenberger, bien que toutes ses œuvres soient opérationnelles, la mise en fonction de la machine reste de la responsabilité de chacun.
Luc Mattenberger aime les moteurs et en connaît parfaitement le fonctionnement. Il est un sculpteur qui explique le mouvement synchrone des pistons, un peintre qui décrit les giclées de carburant sortant du pot d’échappement, un musicien qui analyse les explosions sonores du moteur, un parfumeur qui hume l’odeur de la vieille huile brûlée. Sa poétique toxique des moteurs à essence est autant motivée par une fascination pour des machines qui vont petit à petit disparaître, que par une mise en évidence de l’aspect dérisoire et potentiellement dangereux de cette fascination - tout spécialement masculine - qui contamine depuis plus d’un siècle une bonne partie de la population mondiale. Le rôle des machines actionnées par des moteurs à essence, avant de devenir un problème planétaire, a accompagné des épopées parmi les plus folles de la modernité : l’industrie, la voiture démocratisée, l’aviation, le commerce, les progrès technologiques, la conquête de l’espace, etc. Sans moralisme, l’art de Mattenberger interroge égallement la notion de pollution, non seulement dans la ville et la nature, mais aussi, dans un sens plus figuré, dans le monde de l’art. Un jour peut-être, sera-t-il également significatif au sein d’un patrimoine industriel et culturel révolu, celui qui, pour fonctionner, s’abreuvait à la station service ?
Jean-Paul Felley & Olivier Kaeser, 2007.
directeurs d’attitudes – espace d’arts contemporains, Genève,
ainsi que du Centre culturel suisse, Paris
www.attitudes.ch
Une légère odeur de frite...
Un peu âcre, doucereuse même...Suivre ce parfum d'huile usée. Parcourir le chemin olfactif pour déchiffrer l'énigme. Parvenir à une cour intérieure, poursuivre l'intrigue qui se dérobe. Odeur pénétrante, presque dérangeante. Surtout en ces lieux. N'est-ce pas là l’emplacement d’une galerie d’art ? On en douterait, les vingt mètres carrés de la bien nommée zwanzigquadratmeter, soudainement envahis de bruit et de fureur.
Elle apparaît enfin, déchirant le mystère, elle trône en plein milieu de la pièce, sur son piédestal blanc. La machine. L’origine de tout, ou presque. Depuis les grandes années de l’utopie du progrès, celle des révolutions industrielles de la fin du XVIIIe siècle, elle accompagne toutes les avancées humaines. La machine: celle qui permet nos gestes quotidiens, qui sèche nos cheveux le matin et mélange la soupe le soir, elle nous emmène sur la route du sud ou l'autoroute du nord, dans l’inévitable quatre-roues. Elle abreuve aussi le supermarché, laboure les champs et coupe le gazon. Il suffit d'un simple clic pour la mettre en marche.
L’habitude et l’omniprésence de ces objets ont ôté toute splendeur à ce qui les meut. Et plus rien ne nous y émeut. Leur mécanisme nous étant délibérément et invariablement caché. Dans Une légère odeur de frite... , Luc Mattenberger éveille à nouveau à cette beauté, trop souvent dénigrée. Soulevons le capot ! Et redécouvrons le moteur et ses rouages. Le voici présenté sur son socle, telle une pièce de musée. Serait-ce alors la relique d’un temps qui disparaît ? L’utopie industrielle n’est plus, le moteur reste. Il reste, mais il est oublié, occulté. Luc Mattenberger répare ce défaut de vision et aiguille notre regard sur cet objet sculptural. L'artiste magnifie le cylindre, fait naître le pot d'échappement, esquisse le filtre à air. Les formes apparaissent, les volumes se dessinent, dans toute leur grâce géométrique. Une indéniable magie émerge de cet objet, mystérieux et opaque pour beaucoup. Coulissements de pistons, mouvements de soupapes, déflagrations prédisant l'explosion. Deux temps, trois temps, quatre temps, c'est une valse qui nous est jouée.
La machine vit ! Elle ronronne, tousse, aboie ou gronde selon la partition du moment. Elle respire et frémit, en attente d’une mission. Qui ne sera ici que celle de se montrer dans sa nudité la plus magnifiée, telle une Vénus naissant d'un concert de pistons, émergeant d’une brume polluée, dans des senteurs de friture brûlée. Poésie et provocation chantent ici sur une même mélodie. L’artiste éveille et réveille. Pour un nuage de fumée rendu visible, combien nous empoisonnent ?
En mettant en scène une odorante pollution, alimentée par l'huile usée des restaurants du quartier, Luc Mattenberger attire notre attention sur les solutions factices apportées aux maux environnementaux. Moteur Diesel et carburant végétal sont désormais érigés en unique issue au problème des énergies fossiles. Mais qui assumerait le parfum permanent d'innombrables voitures roulant à l'huile de friture? Aux visiteurs de Une légère odeur de frite... de le dire...
Séverine Fromaigeat, 2008
critique d'art indépendante
ENGLISH VERSION
Luc Mattenberger - The Toxic Poetics of Petrol Engines
Luc Mattenberger’s Sac à dos à moteur (Backpack with Engine, 2007) arouses curiosity. At first glance, it looks like it could be used for mowing the lawn, trimming hedges or clearing away dead leaves – or else, along totally different lines, for propelling someone skywards like a novice astronaut. Yet, since it drives no “useful” machine, it serves none of these purposes. Nor can it be qualified as the sort of “useless” object that the art world could label simply as sculpture. Indeed, this two-stroke engine runs – that is, produces noise, a smell and stains. As a portable contraption that uses fuel and pollutes for nothing but its own sake, this object is incorrect both ecologically and politically. Moreover, from an artistic point of view, it suggests a position as disturbing as it is radical with respect to the status of sculpture, (non-) performance and viewer participation.
Sac à dos à moteur makes no claim to the poetic beauty of Panamarenko’s utopian machines, nor does it imply any consumerist criticism in the vein of César’s compressed car sculptures. Nor again does it owe anything to the luxury fetishes of Sylvie Fleury’s bronze chrome car engines. Then, too, it looks very different from the cars that such diverse artists as Olaf Breuning, Alain Bublex, Bertrand Lavier and Sarah Lucas incorporate into their works. It also differs from Lori Hersberger’s intricately choreographed motorcycle-tire skid marks, Fabien Giraud’s installations of motorcycles endowed with an artificial intelligence system or the mini-motorcycle races set up by the artist duo Sophie Dejode and Bertrand Lacombe. No, Sac à dos à moteur is strictly straightforward, no matter how varied the origins of its component parts: the mini-motorcycle engine and the weed-eater suspenders were purchased as spare parts, the exhaust pipe’s position was modified, and the gas tank and metal support to which the various elements are attached were custom-made. Scaled to human proportion, the object is shown hanging from a hook – yet the smell of petrol and the grease stains on the floor imply occasional usage to ends that nonetheless remain enigmatic. One wonders whether, once running, the engine represents a danger for anyone close-by, or for the person wearing the backpack. Also, is that person a potential rescuer or, on the contrary, a human bomb in-the-making? You might come across an individual revving up his Sac à dos à moteur somewhere in the midst of a crowd. However, such a possibility will not provide all the answers to the questions this work brings to mind, since this object’s power, its inherent violence, comes across above all when it is viewed during its “off duty” phase.
Another work implying potential use and a need for polluting fuel is his Disqueuse à essence (Petrol-Driven Circular Saw, 2007). The distinguishing feature here is that the object – coming from a hardware store and presented as is – remains out of the viewer’s reach. This is because it is enclosed in a galvanized steel plate housing, into which a picture window has been pierced. On one side we see a small metallic instrument, in red, which immediately brings to mind the “in case of emergency, break glass” warning associated with a rescue gesture in case of accident. Here, however, to follow the emergency instructions would be to provide access to a powerful machine customarily serving to cut through metal or pierce walls. It is an object suited to providing life-saving openings, or else to enabling prison escapes by sawing through jail cell bars or again, in a more dramatic situation still, to spreading terror in the fashion of Jack Nicholson’s hysteria-driven antics in Stanley Kubrick’s The Shining.
Mattenberger lives in a world of weird objects lying in wait to pounce and turn the places where they appear topsy-turvy. A mere push of the starter button on his Excavatrice (Excavator, 2006) could enable its sharp blades to tear up a wooden floor. Likewise, and as its very title indicates, his Baignoire à moteur hors-bord (Bathtub with Outboard Motor, 2006) can stir up a thunderous swirl in a commonplace bathtub filled with oil-soaked water. Whatever else, the smell of petrol imbues the places where these works are displayed, lending them garage-like overtones at opposite extremes from traditional art venues. These are no autonomous objects – we are reminded of the tanker whose driver viewers never get to see in Spielberg’s Duel, or the 1957 Plymouth in John Carpenter’s film Christine. With Mattenberger, it is just the opposite: although all his works are operational, their functioning is up to each of us.
Luc Mattenberger loves engines. He knows exactly how they run. He is a sculptor who explains synchronous piston movement, a painter who describes the spurts of fuel coming out of an exhaust pipe, a musician who analyzes an engine’s noisy explosions, a perfumer who breathes in the smell of old burned oil... His toxic petrol-engine poetics convey not only his fascination with machines destined to gradually disappear, but also demonstrate the laughable and potentially dangerous aspect of a fascination – particularly masculine – that has, for over a century, contaminated a good share of the world population. Before becoming a problem of global dimensions, petrol-driven machines were part and parcel of modernism’s wildest epics – the rise of industry, the democratization of the automobile, the progress of aviation, the growth of business trade, the advance of technology, the conquest of space, and more. Without waxing moralistic, Mattenberger’s art probes, among other things, the idea of pollution, not only in cities and in Nature, but also in a more figurative sense, in the realm of art. One day, perhaps, it will be considered meaningful as well in the context of an industrial and cultural heritage from a bygone era wont to quench its thirst for energy at the petrol station.
Jean-Paul Felley & Olivier Kaeser
Directors of attitudes – a non-profit contemporary art space, Geneva
www.attitudes.ch
Translation: Margie Mounier
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